Il existe, entre Toulouse et la mer Méditerranée, une longue veine d’eau tranquille qui a façonné tout un territoire : le Canal du Midi. Sur le Bassin de Thau, on en oublie parfois qu’il est à l’origine même de Sète. Car ce chef-d’œuvre du XVIIe siècle et la cité portuaire sétoise sont nés du même rêve : offrir au Languedoc une route commerciale vers la Grande Bleue. Comprendre l’un, c’est comprendre l’autre. Et pour bien saisir la géographie de cette aventure, une précision s’impose d’emblée : le Canal du Midi ne se jette pas directement dans le port de Sète, mais dans l’étang de Thau, du côté de Marseillan. Sète, elle, est le débouché maritime qui referme ce système sur la mer ouverte.
Le rêve de Pierre-Paul Riquet
Le Canal du Midi est né d’une idée ancienne et audacieuse : relier l’Atlantique à la Méditerranée par l’intérieur des terres, sans contourner l’Espagne. C’est un homme du Languedoc, Pierre-Paul Riquet, qui parvint à convaincre le pouvoir royal grâce à l’appui de Jean-Baptiste Colbert, ministre des Finances de Louis XIV. Le 14 octobre 1666, le roi charge Riquet de bâtir ce qui s’appelait alors le canal Royal du Languedoc, rebaptisé Canal du Midi après la Révolution. Le chantier, colossal, mobilisa jusqu’à douze mille ouvriers.
Le vrai défi n’était pas de creuser, mais d’alimenter l’ouvrage en eau sur toute sa longueur. Riquet, esprit ingénieux, capta les ruisseaux et rivières de la Montagne Noire et imagina un point de partage des eaux au seuil de Naurouze, d’où l’eau peut s’écouler aussi bien vers l’ouest que vers l’est. Ce système reste aujourd’hui le point le plus élevé du canal. Riquet consacra à ce projet la plus grande partie de sa fortune et de sa vie : il mourut à Toulouse le 1er octobre 1680, quelques mois avant le voyage inaugural de 1681. Dans les années qui suivirent, des malfaçons apparurent et l’ingénieur militaire Vauban fut dépêché sur place pour consolider durablement l’ouvrage.
Un canal de 240 kilomètres, classé au patrimoine mondial
Long d’environ 240 kilomètres, le Canal du Midi prend naissance à Toulouse, au port de l’Embouchure, et traverse quatre départements : la Haute-Garonne, l’Aude, l’Hérault et le Tarn, ce dernier abritant le long système d’alimentation en eau. Sur son parcours se succèdent des ouvrages d’art qui ont fait sa renommée : le barrage de Saint-Ferréol, longtemps le plus grand réservoir artificiel du monde occidental, le tunnel du Malpas aux portes de Béziers, premier tunnel navigable au monde, l’escalier d’écluses de Fonseranes ou encore l’écluse ronde d’Agde. C’est notamment pour cette ingéniosité que le Canal du Midi est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996.
Sur le plan des dimensions, le canal mesure environ dix-huit mètres de large en surface et se rétrécit vers le fond, pour une profondeur moyenne proche de deux mètres, taillée pour la navigation des péniches. Ces gabarits modestes, aujourd’hui, sont devenus un atout : ils dessinent un rythme lent, ombragé de platanes, parfaitement accordé au tourisme fluvial et aux balades à vélo le long des chemins de halage.
La pointe des Onglous, là où le canal rencontre la lagune
Le Canal du Midi ne finit pas sa course en pleine mer, mais dans une vaste lagune : l’étang de Thau, dix-neuf kilomètres de long sur cinq de large, véritable mer intérieure du territoire. Son point d’aboutissement se situe à Marseillan, à la pointe des Onglous, où les eaux douces du canal se déversent majestueusement dans la lagune saumâtre. Un phare caractéristique y veille encore, marquant symboliquement la fin de l’ouvrage de Riquet. Accessible à pied ou à vélo, cette pointe sauvage offre un panorama saisissant sur l’étang et permet de mesurer l’ampleur d’une prouesse technique vieille de plus de trois siècles.
Longtemps, la traversée de la lagune fut redoutée des patrons de barques, qui craignaient les coups de vent sur cette étendue découverte avant d’atteindre l’abri du port. En 1832, la compagnie du Canal du Midi mit en place des remorqueurs pour sécuriser le passage, donnant naissance à des liaisons régulières entre le canal et Sète. Aujourd’hui, cette embouchure se découvre autrement, au fil de l’eau. Depuis le port de Marseillan, sur le quai Antonin Gros, les croisières de L’Etoile de Thau IV proposent une visite commentée de l’embouchure du canal et une navigation entre les parcs à huîtres, tandis que Midicapthau, avec sa formule « Le Petit Marseillanais », plonge les curieux dans l’histoire des ports de Marseillan sur le Canal du Midi et la lagune. Non loin des parcs, la table de La Ferme Marine prolonge ce lien intime entre l’eau et le terroir, avec sa vue sur l’étang, la silhouette de Sète et le mont Saint-Clair.
Sète, débouché maritime né en 1666
Un canal a besoin d’un port pour ouvrir sur le large. Une fois l’ouvrage lancé, il restait à trouver, sur la côte languedocienne, un site propice à un port maritime de commerce. Colbert confia cette mission au chevalier de Clerville, architecte et ingénieur du roi. Toulon venait d’être transformé en port de guerre, Marseille fut jugé peu fiable, et Aigues-Mortes, Montpellier ou Narbonne étaient envasés de longue date. Le choix se porta finalement sur la création d’un port neuf au pied du mont Saint-Clair, ce cap protégé du mistral qui offrait un mouillage naturel.
Le 29 juillet 1666, François de Bosquet, évêque de Montpellier, posa la première pierre du port de Sète, inauguré en grande pompe. Pour l’occasion, un tournoi de joutes mémorable fut organisé : ainsi naquit, dit-on, cette tradition emblématique que la cité célèbre chaque été. La construction débuta par le môle Saint-Louis et par le creusement destiné à relier la Méditerranée à l’étang de Thau. Riquet lui-même reprit les travaux en 1669, fit bâtir maisons, écuries et entrepôts, et favorisa l’essor de la pêche comme des activités d’import-export grâce au canal. La ville, longtemps orthographiée « Cette », grandit au rythme du commerce, devenant à partir de 1807 une étape majeure sur la route des vins languedociens.
Sur les traces du port : môle, phare et quais
Cet héritage se lit encore, aujourd’hui, dans la pierre. Le Môle Saint-Louis, premier ouvrage édifié en 1666, s’étend sur environ six cent cinquante mètres et demeure le lieu de promenade le plus chargé d’histoire de la ville. À son extrémité veille le Phare Saint-Louis, dont la silhouette cylindrique en pierre de taille date de 1861, reconstruit à l’identique après les bombardements de 1944 ; un vers de Paul Valéry, enfant de Sète, y est gravé. Au pied du mont, le Quartier de La Marine, autour du Vieux Port, concentre l’âme populaire de la cité, ses façades colorées, ses restaurants de poissons et sa criée, témoins que Sète demeure un grand port de pêche de Méditerranée.
L’histoire militaire du port n’est pas en reste : en 1710, une attaque britannique conduisit à l’édification d’un fort de défense pensé par Vauban, devenu aujourd’hui le Théâtre de la Mer, écrin de spectacles face aux flots. Et pour embrasser d’un seul regard ce dialogue entre le canal, la lagune et la mer, rien ne vaut l’ascension du Mont Saint-Clair, dont le belvédère dévoile l’étang de Thau, le port et l’horizon méditerranéen.
Un patrimoine vivant, célébré chaque année
Ce lien entre Sète, son port et les traditions de la mer se donne à voir avec éclat lors d’Escale à Sète, la grande fête des traditions maritimes qui rassemble sur les quais grands voiliers, gréements latins, barques de joutes et navires du patrimoine. Placée sous le patronage de l’UNESCO, elle attire des centaines de milliers de visiteurs et fait du port, le temps d’une semaine, le cœur battant de la Méditerranée. Les curieux d’histoire navale pourront d’ailleurs prolonger la découverte avec notre fiche consacrée aux bateaux présents à Escale à Sète. Du seuil de Naurouze à la pointe des Onglous, de l’étang de Thau au môle sétois, c’est toute une géographie du génie humain qui se raconte, et qui continue de vivre sous les yeux de qui prend le temps de la regarder.








