À Sète, deux noms se transmettent de génération en génération comme un héritage vivant : celui de Georges Brassens et celui de Paul Valéry. Le premier a chanté sa ville, le second l’a pensée et sublimée en vers. Poète, essayiste et philosophe, Paul Valéry est né dans ce port méditerranéen en 1871, et c’est ici, face à la mer qui l’a nourri, qu’il a choisi de reposer pour l’éternité. Sa présence irrigue encore la ville : un cimetière rebaptisé pour honorer son poème le plus célèbre, un musée qui porte son nom perché sur les hauteurs, une cité scolaire, une rue. Comprendre Sète, sa lumière et son rapport au grand large, c’est aussi comprendre Valéry.
Un enfant de Sète tourné vers la Méditerranée
Paul Valéry voit le jour à Sète en 1871, dans cette ville qui n’a alors pas encore deux siècles d’existence, née de la volonté de Louis XIV de relier le canal du Midi à la Méditerranée. Fils d’un père corse et d’une mère d’origine italienne, l’enfant grandit au contact permanent de l’eau, des quais et de la Grande Bleue. Cette géographie singulière, où la mer et la lagune de Thau enserrent un promontoire rocheux, marque durablement son imaginaire. La mer n’est pas chez lui un simple décor : elle devient une matière de pensée, un miroir de l’esprit et un symbole du mouvement perpétuel de la conscience. Sète, ville natale qu’elle partage avec Georges Brassens, a ainsi forgé chez Valéry une sensibilité où la lumière méditerranéenne et la rigueur intellectuelle se répondent sans cesse. La ville lui a plus tard rendu hommage en donnant son nom à sa grande cité scolaire, le lycée Paul Valéry, installé dans un bâtiment historique du centre-ville.
Un poète et un penseur de premier plan
Si Paul Valéry est aujourd’hui surtout connu du grand public comme poète, son œuvre déborde largement le seul champ de la poésie. Après une période de jeunesse marquée par la création littéraire, il traverse une longue phase de silence poétique consacrée à la réflexion, aux mathématiques et à l’analyse de l’esprit humain, dont témoignent ses fameux Cahiers, écrits chaque matin durant des décennies. Il revient ensuite à la poésie avec des textes devenus classiques, dont Le Cimetière marin, méditation ample sur la mort, le temps et la permanence de la mer face à la fragilité de l’existence. Essayiste, conférencier et intellectuel écouté, Valéry incarne une figure rare : celle de l’artiste doublé d’un penseur, pour qui écrire un poème relève d’une exigence aussi exacte qu’une démonstration. Cette réputation d’esprit lucide et méthodique explique qu’il ait accédé de son vivant à une reconnaissance nationale considérable, jusqu’à devenir l’une des grandes voix de la littérature française de la première moitié du XXe siècle.
Le Cimetière marin, un poème devenu un lieu
Peu d’œuvres entretiennent avec un lieu réel un lien aussi étroit que Le Cimetière marin. Le cimetière qui domine la mer à Sète existait bien avant le poème : créé vers 1680 sur les flancs du mont Saint-Clair, il s’appelait alors le cimetière Saint-Charles. Il avait d’abord accueilli les premiers travailleurs morts durant la construction du môle Saint-Louis, puis s’était agrandi au fil des siècles, jusqu’à devenir ce que l’on surnommait le « cimetière des riches », par opposition au cimetière plus modeste tourné vers l’étang de Thau. C’est ce paysage de tombes blanches alignées face à la Méditerranée, de pins parasols et de cyprès, qui inspira à Valéry son grand poème. En 1945, l’année de la mort du poète, le cimetière fut officiellement rebaptisé cimetière marin en hommage à l’œuvre : un cas remarquable où un texte finit par donner son nom au lieu qui l’a fait naître. On peut aujourd’hui parcourir les allées du cimetière marin de Sète, l’un des plus anciens cimetières de France encore en activité, et y retrouver l’atmosphère de recueillement et de contemplation qui traverse le poème.
Sa tombe face à la mer
C’est bien au cimetière marin, et non ailleurs, que repose Paul Valéry. Cette précision compte, car Sète honore deux grands poètes aux sépultures distinctes : Georges Brassens est inhumé au cimetière Le Py, tourné vers l’étang de Thau, tandis que Valéry repose au cimetière marin, tourné vers la Méditerranée. Le poète du Cimetière marin a été inhumé dans le tombeau familial de Giulo Grassi, au cœur de ce site qu’il avait immortalisé. Aux côtés d’autres personnalités sétoises, comme le dramaturge et fondateur du festival d’Avignon Jean Vilar, sa présence fait de ce lieu un point de pèlerinage littéraire. Se recueillir devant sa tombe, dans le vent et face au large, c’est retrouver l’exacte matière de son poème : la mer immuable, la lumière crue et la méditation sur le temps qui passe.
Le musée Paul Valéry, gardien de sa mémoire
Sur les flancs du mont Saint-Clair, juste au-dessus du cimetière marin, le musée Paul Valéry veille sur l’héritage du poète. Conçu au début des années 1970 par l’architecte Guy Guillaume, dans un esprit inspiré des principes de Le Corbusier, ce bâtiment de béton et de verre a été implanté dans une ancienne carrière, offrant une ouverture directe sur la mer qui résonne avec l’œuvre de l’écrivain. Le musée rassemble environ 4 000 œuvres, dont plus de 700 peintures et un millier de dessins retraçant l’histoire des beaux-arts du XIXe siècle à nos jours. Le fonds dédié à Paul Valéry lui-même est particulièrement précieux : il réunit près de 300 documents, manuscrits et ouvrages rares, ainsi que 80 dessins et aquarelles de la main du poète, car Valéry pratiquait aussi le dessin avec passion. Le musée accueille de grandes expositions temporaires et sa terrasse panoramique compte parmi les plus beaux belvédères de la ville, embrassant le port, la lagune et la Méditerranée. Ses jardins vibrent au fil d’une programmation littéraire et musicale qui prolonge l’esprit du lieu.
Valéry dans la constellation culturelle sétoise
La mémoire de Paul Valéry ne vit pas isolée : elle s’inscrit dans une ville qui a fait de la culture une évidence. À quelques pas de son musée, entre le cimetière marin et le rivage, le musée de la Mer raconte l’aventure maritime du port depuis le XVIIIe siècle, ce même monde de pêcheurs et de marins qui a façonné l’imaginaire du poète. En ville, la culture prend d’autres visages : l’Espace Georges Brassens célèbre l’autre enfant illustre de Sète, tandis que le MIAM, le Musée International des Arts Modestes, cultive une audace résolument contemporaine. Ensemble, ces lieux dessinent une capitale culturelle méditerranéenne où poésie, chanson, peinture et mémoire maritime se répondent. Paul Valéry en demeure l’une des figures fondatrices : celui par qui la lumière de Sète est devenue, pour toujours, matière à poésie et à pensée.






