Sur les quais du port de pêche, avant même que la criée de Sète n’ouvre ses portes, une institution méconnue du grand public gouverne depuis des générations la vie des marins sétois : la prud’homie de pêche. Spécificité méditerranéenne rarissime, elle rend une justice interne à la profession, sans juge professionnel ni tribunal, et continue aujourd’hui encore de régler les différends entre pêcheurs.
Une justice de pairs, pas un tribunal
La prud’homie est un tribunal maritime consulaire dont les membres, les prud’hommes, ne sont pas des magistrats mais des pêcheurs eux-mêmes, élus par leurs collègues pour trancher les différends et contestations qui naissent entre professionnels dans l’exercice de leur métier, sans qu’il y ait lieu de faire un procès. Ce système permet de désamorcer rapidement les tensions inévitables entre bateaux qui se partagent les mêmes eaux et les mêmes emplacements de vente, dans un esprit de régulation par les pairs plutôt que par la contrainte judiciaire.
Des prud’hommes élus pour trois ans, par métier
L’élection est au cœur du dispositif. Les prud’hommes sont désignés pour un mandat de trois ans, à raison de deux prud’hommes par type de métier : les thoniers, les chalutiers et les petits métiers, ces bateaux côtiers aux techniques variées (filets, palangres, casiers) qui composent l’essentiel de la flottille sétoise aux côtés d’une douzaine de chalutiers. À la tête de cette assemblée siège un prud’homme Major, chargé de coordonner l’instance et d’arbitrer en dernier ressort.
Fixer les règles de bonne conduite du métier
Au delà du règlement des conflits, la prud’homie édicte les règles de bonnes pratiques de la profession, notamment les heures de sortie et de rentrée des bateaux. Cette réglementation interne organise le rythme quotidien de la pêche sétoise : les équipages appareillent et rentrent selon un calendrier concerté, qui conditionne ensuite l’arrivage du poisson à la criée aux poissons de Sète, où chalutiers et petits métiers viennent vendre chaque jour leurs prises aux enchères.
Coopératives maritimes et organisation collective
La prud’homie n’est pas la seule structure collective de la profession. Les pêcheurs sétois s’organisent également en coopératives maritimes, qui mutualisent l’achat de matériel et l’avitaillement des bateaux, et en organisation de producteurs, dont le rôle est de représenter la profession auprès des partenaires institutionnels, de gérer les quotas de pêche (le thon rouge en particulier) et d’accompagner la recherche de techniques plus sélectives et moins gourmandes en carburant. Ces coopérations permettent aux professionnels de répondre à leurs besoins communs par une centralisation des achats, plutôt que chacun de son côté.
Un pilier vivant de l’identité sétoise
La prud’homie s’inscrit dans un tissu de traditions maritimes qui irriguent toute la ville, du Quartier de La Marine et son Quai de la Marine, où les restaurants de poissons prolongent chaque jour le travail des pêcheurs, jusqu’aux sociétés de joutes languedociennes qui s’affrontent dans le Cadre Royal, parfois organisées par des amicales de pêcheurs elles-mêmes. Les Sétois honorent chaque année Saint-Pierre, patron des marins et des pêcheurs, lors d’une fête distincte de la Saint-Louis qui célèbre le roi fondateur du port. En aval de la criée, le poisson débarqué à Sète approvisionne les poissonneries des Halles comme Piscatores ou la Poissonnerie De Ranteau, où l’on retrouve la pêche du jour vendue en circuit court ; une pêche professionnelle bien distincte de la pêche de loisir proposée aux visiteurs, qui n’entre pas dans le champ de la prud’homie.









