Jean-Louis Zardoni, né au Vigan le 2 mars 1944 et mort le 9 février 2026 à 81 ans. Tambour de barque avant tout, mais aussi batteur de variétés et parolier, il a tenu une place centrale dans la transmission de la musique des joutes languedociennes, sur les barques comme dans les salles du conservatoire de Sète.
Une famille de musiciens, des Zardoni aux Aillaud
Il naît au Vigan, dans le Gard, au printemps 1944, ses parents s’étant éloignés d’une côte que les bombardements alliés visaient. Il incarnera pourtant la gouaille sétoise mieux que personne. Homme fluet, voix rocailleuse, accent local marqué, il était de ces silhouettes que le monde des joutes reconnaissait de loin, au point de devenir une figure photogénique, portraiturée notamment par le festival ImageSingulières. On l’appelait Zardo, ou Tonton Zardo.
Sa famille était venue de la région de Milan avec les armées napoléoniennes, avant de s’unir aux Aillaud. Le résultat est une généalogie où la musique est partout : un arrière-grand-père flûtiste, un grand-père Théodore tambour et flûtiste qui écrivait déjà des chansons comiques et engagées, des pianistes, un chef de chœur, un sous-directeur à l’Opéra Bastille. D’autres ancêtres, eux, furent champions sur la tintaine, et l’un d’eux affronta victorieusement le Premier Tambour de France, de la flotte de Toulon. Il comparait volontiers son enfance à celle d’Obélix tombé dans la marmite : il avait toujours entendu chanter autour de lui, et la chose était trop ancrée pour qu’on s’en dépêtre.
La figure tutélaire de cette lignée est Antoine Aillaud, dit Toëte (1871-1948), hautbois et tambour réputé, dont le conservatoire de Sète a donné le nom à l’une de ses salles. Il animait autrefois des week-ends dansants au Quartier Haut, avec un programme de polkas, de scottishes, de mazurkas, de chansons et d’airs d’opéra. Sa parenté avec Jean-Louis passe par le père de ce dernier : René Zardoni, tambour réputé lui aussi, entré plus tard à la garde républicaine, avait perdu son propre père alors qu’il était bébé et fut élevé par son oncle Toëte. Antoine Aillaud est donc le grand-oncle de Jean-Louis Zardoni.
Le tambour est une voix
Il l’a toujours dit : tenir le tambour sur une barque n’est pas occuper une fonction dans un groupe de musique, c’est représenter une identité et un héritage. La musique des joutes repose sur deux instruments et deux seulement, le hautbois qui porte la mélodie et le tambour qui tient la cadence. Zardoni refusait qu’on réduise le second à une boîte à rythme. « Le tambour est une voix ! », expliquait-il en 2003, capable de cris, de souffles et de soupirs, et qui vient se glisser derrière le hautbois en contrechant.
L’instrument lui-même est modeste et particulier : un peu moins de onze pouces, soit 27,5 centimètres, une éclisse de laiton, des tirants de cuir, des baguettes de petite taille. C’est un tambour populaire, pas militaire. Il accompagne la valse des barques, ce moment où les deux embarcations se croisent avant l’assaut, puis il soutient les passes. Le répertoire comprend des airs identifiables entre tous, comme La Louise et La charge, que le public sétois reconnaît dès les premières mesures, et le duo hautbois et tambour accompagne aussi les défilés de jouteurs en tenue blanche et canotier.
Zardoni a tenu ce rôle pendant des décennies, pour les tournois de ligue comme pour la Saint-Louis. Il connaissait le fonctionnement des barques et de leur équipage de l’intérieur, ce qui distingue le musicien de joutes de l’instrumentiste de concert : il joue au rythme d’un combat, pas d’une salle. Une chute résume cette proximité avec l’eau et le bois. Tombé un jour entre le quai et une barge, il dut son salut à son tambour, plus large que lui, qui l’empêcha d’être écrasé. Il racontait volontiers l’épisode. Les habitués se souviennent aussi de ses joutes verbales avec Christian Imparato, speaker disparu du grand tournoi, lors du petit-déjeuner du lundi à la Pointe Courte.
Apprendre sur du dur
C’est de son père René qu’il apprend tout du tambour. Se disant de la vieille école, il conseillait aux jeunes de commencer là où il avait lui-même commencé : sur une chaise, sur une table, sur des surfaces dures qui obligent les poignets à travailler et le son à sortir. Le vocabulaire de cet apprentissage est imagé, entre le papa-maman des roulements, la série des ra, le raté-sauté et le coulé-sauté. Autrefois, mal tenir son instrument valait d’être traité de rassolaire, ressemeleur de chaussures.
Sa formation ne s’arrête pas là : huit ans de piano au conservatoire, puis la batterie avec des copains. Il jouait aussi du hautbois, tout en reconnaissant avoir moins de souffle que de frappe. Sans cesser d’accompagner les hautboïstes, son père d’abord, puis les vedettes locales de l’instrument, les frères Briançon, Larose, Vidalou, Biau. Sa curiosité le portait vers d’autres traditions, le tambour breton, le tambour basque, la bouvine du Gard. Le service militaire lui vaudra sa propre parenthèse musicale, à Briançon puis à Zéralda, en Algérie.
Une famille d’instruments à l’échelle du territoire
Autrefois, un hautboïste était aussi tambour, et inversement. La région a compté nombre de ces figures, à Loupian, à Poussan, à Gigean, mais aussi Larose à Mèze, Cauvy à Agde, Rouveiroli à Montpellier, Benjamin et Biau à Sète, Rieu à Montbazin. Signe de la place qu’ils occupaient, des titres de morceaux du répertoire portent leur nom. Zardoni appartient à cette famille et en a fait évoluer le jeu.
Le batteur de variétés
Sa vie musicale déborde largement le canal. Repéré en radio-crochet dès 12 ans, il rythme des orchestres de variétés puis crée son propre groupe à 16 ans, suivant les conseils de René Giner et de Baptiste Reyes, accompagnateur de Juliette Gréco. Il monte sur scène avec François Deguelt et Franck Fernandel, intègre l’équipe de René Coll, assure des premières parties de Fernand Raynaud.
Dans les années 1970, il est batteur au bar dancing La Vigie, au Quartier Haut. L’endroit voit passer Sacha Distel, Marcel Amont et Luis Mariano, et c’est là qu’il fait le bœuf avec Claude Luter et Stéphane Grappelli. De cette période il gardait aussi le souvenir, plus cocasse, d’un déguisement d’Alsacienne porté pour Frida Oum Papa d’Annie Cordy.
La classe du conservatoire, de 1965 à 1993
Après la Seconde Guerre mondiale, le métier de hautboïste s’était réduit à la seule animation des joutes, et les vocations s’étaient taries. Le relais fut pris au début des années 1970 par des musiciens issus du mouvement de renouveau des musiques traditionnelles, qui reconstruisirent peu à peu la technique de jeu, le répertoire et jusqu’à la fabrication des instruments.
L’institution, elle, a mis longtemps à suivre. Dès 1965, la mairie de Sète demande à Michel Biau d’ouvrir une classe de hautbois champêtre au conservatoire, création que le directeur Bernard Delpy encourage. Il faudra pourtant attendre 1993 pour que la classe voie le jour, et c’est Jean-Louis Zardoni qui est aux baguettes pour l’inaugurer, aux côtés d’Alain Charrié au hautbois. Daniel Tournebize lui succède, puis Floriane Fizaine en 2026. Le geste est important : il fait passer un savoir de l’oralité familiale à un enseignement ouvert, accessible à des enfants dont la famille n’avait jamais tenu une baguette. Zardoni rappelait pourtant qu’il n’existe pas d’école du tambour traditionnel, et saluait la génération qui a changé la transmission, de Philippe Carcassés à Alain Charrié, Philippe Neveu ou Martine Marc.
Chiviraseta et le passage de témoin
Le milieu des musiciens de barque s’organise à Sète autour de Chiviraseta, l’association qui réunit les hautboïstes et les tambours jouant sur les tournois. Jean-Louis Zardoni y tenait un rôle de passeur, repérant les jeunes musiciens croisés sur les tournois et les introduisant auprès des anciens. Plusieurs tambours en activité aujourd’hui racontent avoir été intégrés au milieu par lui, souvent au terme d’une conversation de quelques minutes en fin de tournoi.
Le parolier de Sète et du bassin de Thau
Il tenait aussi une place dans la tradition chansonnière sétoise, ce répertoire populaire que l’on cite volontiers aux côtés de Brassens et d’Angel Gironès, et dont la transmission reste orale et donc fragile. Il jouait avec Les Mourres de Porc et a siégé au jury du trophée Capitaine Hayet, concours de chants de marins organisé à Sète.
Surtout, il écrivait, et ses airs parlent des lieux où l’on vit. Antoine le Sétois, en 1968, suit un Sétois monté à Paris qui retrouve des compatriotes à chaque coin de rue. Moi, je veux vivre à Frontignan, en 1986, chante les vignes, le muscat et l’étang : la chanson est devenue l’hymne de Frontignan la Peyrade, au point d’être reprise en karaoké géant pendant le Festival du Muscat. La baraquette et le cabanon évoque les sites de l’Île Singulière. Deux titres sont consacrés aux spécialités de la ville, La Macaronade et La Tielle. On lui doit encore Chez nous, Popeye, À Madame Agnès dédiée à Agnès Varda, et Le Kukela composé avec Ricoune. Il a aussi écrit et animé des émissions sur FR3, ainsi qu’un Délirium très mince sur Radio Thau Sète.
Brassens lui aurait dit un jour qu’il n’avait pas de voix mais qu’il avait du texte. Le compliment ne l’a pas dissuadé de chanter, et il poussait encore la chansonnette devant le Tabary’s lors de ses derniers étés. Avec l’autodérision qui le caractérisait, il se présentait comme un chanteur mondain. Sa curiosité débordait aussi le répertoire local : une rencontre musicale entre lui et le jazzman André Minvielle a été filmée. Ici7 avait par ailleurs annoncé son concert de décembre 2015, donné à deux pas de la gare, dans un quartier qui allait dix ans plus tard accueillir l’hommage rendu à sa mémoire.
Un surnom qu’il s’était donné
Dans ses dernières années, Jean-Louis Zardoni se désignait lui-même comme le pape des joutes languedociennes. La formule, affectueuse et un peu provocatrice, a été reprise par les musiciens du milieu traditionnel au moment de sa disparition. Elle n’a jamais eu valeur de titre officiel, mais elle dit assez bien la place qu’il occupait. Ses cadets l’appelaient aussi le papé, façon de saluer autant le personnage que la main qui frappait encore juste.
Hommages
Le conservatoire Manitas de Plata lui avait consacré un jubilé en mars 2022, en présence de ses élèves anciens et nouveaux, une soirée placée sous le signe de la transmission familiale et musicale. Il ne s’agissait pas d’une cérémonie posthume mais d’un hommage rendu de son vivant. Frontignan la Peyrade, de son côté, lui a remis la médaille de la Ville pendant le Festival du Muscat de 2024.
Il est mort le 9 février 2026, trois semaines avant ses quatre-vingt-deux ans. Plusieurs hommages, dont celui de la Ville de Frontignan, ont écrit quatre-vingt-deux ans : c’est l’âge qu’il aurait eu le 2 mars suivant. Ses obsèques civiles se sont tenues à Sète le 18 février, et un balèti fut donné en sa mémoire dans les jours qui suivirent. Le maire de Frontignan la Peyrade y a salué une âme populaire et une mémoire vivante de la culture locale, promettant que l’on continuerait à chanter.
L’édition 2026 des fêtes de la Saint-Louis a inscrit à son programme un hommage sur le parvis de la gare, au son des hautbois, juste avant la réception des hautboïstes et le départ du défilé des jouteurs vers le canal. L’endroit n’est pas anodin : c’est par la gare que les musiciens invités entrent traditionnellement dans la fête.
Pour en savoir plus
Le répertoire lui-même a été publié par Philippe Carcassés et Alain Charrié sous le titre La musique des joutes languedociennes, avec partitions et un disque de cinquante-quatre morceaux où Jean-Louis Zardoni et Daniel Tournebize tiennent le tambour. Le patrimoine chansonnier a été rassemblé par Jean-Michel Lhubac et Marie-José Fages dans Sète en chansons, paru en 2022. Marie-José Fages-Lhubac a également consacré en 2008 un court métrage au tambour de joutes, L’Obra tambornesca. Enfin, deux portraits de 2003 font référence, celui de l’ethnomusicologue Luc Charles-Dominique dans la revue Mediteria et celui de Claude Ribouillault dans TradMag.





