L'affiche de la Saint-Louis

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Avant les barques, avant les hautbois, il y a une image. Chaque printemps, l’affiche de la Saint-Louis annonce la couleur de l’été sétois : on la retrouve sur les murs de la ville, dans les vitrines des commerces, sur les éventails et les sacs, et jusque sur les pavois brandis par les champions au bord du canal. Derrière cette tradition graphique se cache une petite histoire de l’art local, où se croisent des peintres de renommée internationale, une opticienne devenue peintre à la cire, et une copiste qui passe ses étés à reproduire une œuvre treize fois de suite.

Une affiche par an, une tradition d’artistes sétois

Pendant des décennies, la Ville de Sète a confié la création de l’affiche officielle à un artiste sétois, choisi parmi ceux qui font la réputation artistique de l’île singulière. Hervé Di Rosa, Robert Combas, André Cervera, Cosentino, Vilar, Topolino, Marc Duran, Christopher Dombres, Tony Bosc, Vivi Navarro ou Madeleine Molinier Sergio se sont ainsi pliés à l’exercice au fil des éditions. L’affiche fonctionne comme une signature de l’année : elle dit à la fois l’état de la scène artistique locale et la manière dont chaque génération regarde les joutes.

L’exercice n’a rien d’anodin. Il faut condenser en une image une fête de près de trois siècles, une ville, un sport et une ferveur populaire, sans tomber dans la carte postale. Certains ont choisi les barques, d’autres les visages, d’autres encore la ville elle-même vue depuis le canal.

2026, l’année du concours ouvert

En 2026, pour la 282e édition, la Ville change de méthode et lance un concours ouvert aux artistes amateurs comme professionnels. Le pari est risqué mais il fonctionne : 136 œuvres sont déposées, ce qui donne la mesure de l’attachement que suscite la plus emblématique des fêtes sétoises.

Le jury se réunit au musée de la Mer et consacre plus de cinq heures à examiner l’ensemble des créations, présentées de manière totalement anonyme. Élus municipaux, représentants du monde des joutes et personnalités du monde culturel évaluent chaque œuvre selon quatre critères : qualité artistique, originalité, respect du thème et capacité à traduire l’identité sétoise. Les débats sont nourris, tant les techniques et les inspirations se révèlent variées. C’est finalement la toile de Magali Réthoré qui l’emporte. Devant le succès de la formule, la Ville a annoncé son intention de renouveler le concours l’année suivante, et prévu une exposition rassemblant l’ensemble des œuvres déposées.

Magali Réthoré, l’opticienne devenue peintre

La lauréate 2026 n’est pas une professionnelle de la peinture. Sétoise depuis plusieurs générations, Magali Réthoré est connue de la ville pour avoir équipé des centaines d’habitants en paires de lunettes, dans le magasin familial de la rue Mario-Roustan. Fille d’un père très impliqué dans l’histoire de Sète et sculpteur à ses heures, elle a grandi dans une maison où l’on aimait l’art et où l’on croisait des artistes sétois sans y prêter attention.

Avant l’optique, il y a eu le piano, poussé assez loin pour envisager d’en faire un métier, puis la photographie. Pendant ses études, elle découvre le polaroïd et travaille avec des pellicules SX70 qu’elle chauffe et déforme déjà, une pratique qui lui vaut un prix à Alès. Elle avait d’ailleurs participé au concours d’affiche de la Saint-Louis dès 1999, avec une photographie : sans gagner, elle avait été exposée aux Halles avec les autres finalistes. Puis la reprise de l’entreprise familiale range ses envies d’art dans un tiroir pendant trente-cinq ans. La retraite, en 2022, rouvre le tiroir : elle s’inscrit aux beaux-arts de Sète en dessin et céramique.

L’encaustique, peindre à la cire chaude

Le déclic vient en 2025, devant une exposition de Philippe Cognée au musée Paul Valéry. La matière la saisit : elle y retrouve les sensations du polaroïd, ce rendu légèrement flou, un peu désuet, où l’on sent passer le temps. Elle se documente, s’équipe, et adopte l’encaustique.

La technique est exigeante. La base est une cire travaillée à 80 degrés, transparente et légèrement crémeuse, additionnée de colle Dammar, dans laquelle l’artiste incorpore ses propres pigments : elle fabrique ses couleurs elle-même, un peu comme on cuisine. La cire durcit dès qu’elle touche la toile, ce qui interdit l’hésitation et impose de savoir où l’on pose le pinceau, en évitant les pinceaux synthétiques et en travaillant avec des pots en fer. La chaleur limite les séances à environ deux heures par jour. En contrepartie, la matière se sculpte autant qu’elle se peint, et la lumière s’y accroche d’une façon particulière. Le support fait partie de l’œuvre : un panneau de bois pour que la cire adhère, un cadre blanc laissé volontairement autour de la peinture, des formats carrés posés sur des supports verticaux, et des cadres fabriqués par l’artiste elle-même.

L’affiche 2026, un défilé nocturne à la montée de la Bourse

L’affiche retenue montre un défilé de jouteurs avant un tournoi, la nuit. On y voit le Cadre Royal, la foule dans les gradins, les lances qui se croisent, et les jouteurs de dos. La scène se situe à la montée de la Bourse, que les Sétois appellent la montée du Tabary’s, juste à côté du magasin familial devant lequel les jouteurs ont toujours défilé. L’artiste s’est placée à l’endroit précis où les lances se croisent, un moment qu’elle décrit comme une chorégraphie.

L’œuvre est issue d’une photographie prise en 2025 et s’inspire des peintures de l’art moderne, où les ambiances festives sont traduites de manière réaliste dans une explosion de couleurs. La lumière nocturne, elle, a été choisie pour son côté théâtral. Détail qui dit le lien de l’artiste avec la fête : trente ans plus tôt, les jouteurs, sachant qu’elle photographiait les joutes au polaroïd, l’avaient autorisée à monter sur une barque pendant un tournoi pour faire ses prises de vues.

Karine Barrandon et les treize pavois

L’affiche a une seconde vie, moins connue. Depuis 2021, Karine Barrandon, peintre et enseignante à l’École des Beaux-Arts de Sète, réalise à la main les treize pavois destinés aux vainqueurs des différents tournois de la Saint-Louis, joutes féminines comprises. Son métier porte un nom : elle est copiste. Il ne s’agit pas de reproduire mécaniquement une œuvre, mais d’en restituer l’esprit, la composition, les couleurs et les intentions, en la transposant sur un support radicalement différent.

Car le pavois n’a rien d’une toile. C’est un objet vivant, avec ses reliefs, ses aspérités et ses contraintes, plus rustique et plus brut. Chaque reproduction demande de revoir les proportions, d’ajuster les perspectives et de retrouver au pinceau la force du visuel d’origine. Pendant plusieurs semaines d’été, l’artiste enchaîne les heures de peinture. Au bout du compte, chaque pavois devient une pièce unique que le champion conservera, et le moment où un jouteur le brandit devant la foule est aussi, discrètement, celui de la peintre.

Retrouver l’affiche dans la ville

Le visuel de l’année ne reste pas cantonné aux murs. Il se décline en affiches, éventails, pochettes et objets souvenirs proposés par la boutique de la Ville installée au cœur des Halles de Sète, où l’artiste vient généralement dédicacer une sérigraphie en édition limitée pendant la semaine de fête. C’est aussi de cette manière que l’affiche circule bien au-delà d’août, dans les cuisines et les salons sétois, longtemps après que les barques ont quitté le canal.

Question fréquemment posées

Magali Réthoré, Sétoise et opticienne de métier, lauréate du premier concours ouvert lancé par la Ville. Son œuvre montre un défilé de jouteurs vu de dos, de nuit, à la montée de la Bourse.
Elle a longtemps été commandée à un artiste sétois. Depuis 2026, elle est choisie par un concours ouvert aux amateurs comme aux professionnels : les œuvres sont examinées anonymement par un jury réunissant élus, représentants du monde des joutes et personnalités culturelles.
Une technique de peinture à la cire chaude, travaillée autour de 80 degrés et additionnée de colle Dammar, dans laquelle l’artiste incorpore ses pigments. La cire durcit dès qu’elle touche le support, ce qui interdit l’hésitation et rapproche le geste de celui du sculpteur.
Karine Barrandon, peintre et enseignante à l’École des Beaux-Arts de Sète, depuis 2021. Elle reproduit à la main l’affiche de l’année sur les treize pavois destinés aux vainqueurs des différents tournois, joutes féminines comprises.
Treize, un par tournoi de la Saint-Louis. Chacun est une pièce unique, peinte à la main, que le champion conserve après sa victoire.

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