À Sète, l’histoire commence par une digue. Avant les canaux, avant les joutes, avant les façades colorées de la Marine, il a fallu poser dans la mer une longue chaussée de pierre pour arracher un port au large. Cette digue, c’est le môle Saint-Louis, et à son extrémité veille un phare à la lumière rouge devenu l’un des symboles de la ville. Ensemble, le môle et les phares racontent le patrimoine maritime bâti de l’Ile singulière : des ouvrages nés d’une volonté royale au XVIIe siècle, encore vivants aujourd’hui entre chalutiers, plaisanciers et promeneurs.
Une digue née de la volonté de Louis XIV
Tout part d’un problème d’ingénierie. Une fois le canal du Midi lancé par Pierre-Paul Riquet sous le règne de Louis XIV, il fallait lui trouver un débouché sur la Méditerranée. Colbert confia la mission au chevalier de Clerville, architecte et ingénieur du roi. Toulon, Marseille, Aigues-Mortes ou Narbonne furent écartés, et le choix se porta finalement sur un port neuf à créer au pied du mont Saint-Clair, un promontoire rocheux naturellement protégé du mistral. Le 29 juillet 1666, la première pierre du port est posée : Sète est née. Attention à une confusion fréquente : la Saint-Louis, grande fête sétoise, rend hommage au roi Louis IX, fondateur symbolique du port, et non au saint patron des marins, qui est Saint-Pierre.
La construction du port débute par le môle Saint-Louis. Cette chaussée empierrée, longue de 650 mètres, protège l’entrée du vieux port et offre un abri aux navires. La pierre vient des carrières du Souras, sur les pentes du mont, autour desquelles naît un village de tailleurs et d’ouvriers. Les populations des villages voisins affluent pour travailler sur les chantiers, tandis que Pierre-Paul Riquet reprend les travaux en 1669 et fait bâtir maisons, écuries et entrepôts. Les débuts sont pourtant laborieux : les guerres coupent les financements, Riquet meurt en 1680, et son fils abandonne le chantier en 1682. Il faudra du temps et le commerce des vins languedociens, à partir de 1807, pour que le port trouve enfin son essor.
Le môle Saint-Louis aujourd’hui
Trois siècles et demi plus tard, le môle Saint-Louis reste bien plus qu’un simple ouvrage technique : c’est l’âme de la ville. Cette jetée majestueuse est devenue un lieu de promenade privilégié, où l’on marche face au large, la brise marine au visage, jusqu’au phare qui en marque l’extrémité. Le môle accueille aussi un port de plaisance moderne équipé de quelque 300 anneaux, offrant un spectacle coloré de voiliers et de bateaux amarrés.
Le môle prolonge naturellement le quartier de la Marine, le fameux Vieux Port qui s’étend le long des quais bordés de restaurants de poissons et de fruits de mer. À quelques pas, la Maison Régionale de la Mer valorise ce patrimoine maritime par ses expositions, tandis que le Site Saint-Pierre, balcon aménagé face à la Méditerranée au pied du Théâtre de la Mer, invite à contempler le coucher du soleil. C’est aussi tout ce front de mer qui s’anime lors du grand rassemblement de voiliers et de trois-mâts d’Escale à Sète, l’événement du patrimoine maritime vivant.
Le phare Saint-Louis, sentinelle du port
Au bout du môle trône le phare Saint-Louis, édifié dans le sillage de la fondation de la ville. Dès décembre 1673, un projet de fanal est proposé pour signaler l’extrémité de l’ouvrage et le nouveau port ; la jetée n’étant achevée qu’en 1682, la construction du phare suit peu après. Ce premier fanal traverse les siècles et les tempêtes, notamment celle d’octobre 1683. Le phare connaît plusieurs innovations, dont une haute lanterne vitrée à lampe à huile. Détruit en 1944 par des mines allemandes, il est reconstruit à l’identique et fonctionne de nouveau à partir de 1948.
Les chiffres disent son caractère hors norme : environ 2 297 pierres, 310 m³ de pierre de taille, un diamètre de 6,50 mètres à la base et 4,55 mètres au sommet. On y grimpe par un escalier hélicoïdal de 126 marches pour atteindre, à 33,5 mètres de hauteur, un belvédère à 360°. De là, la vue embrasse le port de commerce, le port de plaisance et la vieille ville. Chose rare, ce phare se visite : il est le seul phare de Méditerranée française à proposer un accès au public. Sur ses pierres est gravé un vers de Paul Valéry, poète sétois, qui l’appelait « son œil mobile » et liait ainsi la lumière du phare à la mer et à la ville.
Le phare du Mont Saint-Clair, l’autre gardien de la lumière
Sète possède un second phare, moins connu mais tout aussi remarquable : le phare du Mont Saint-Clair. Construit en 1903 sur le flanc méridional du mont Saint-Clair, il domine le paysage côtier depuis une altitude de 92,70 mètres au-dessus de la mer. Ce phare « à l’italienne » se distingue par sa tour octogonale en maçonnerie de pierre, ornée de chaînes d’angle, couronnée d’une lanterne à coupole de cuivre. Grâce à son optique à lentille de Fresnel, sa portée lumineuse atteint 29 milles, soit environ 53 kilomètres. Classé Monument historique en 2011, il signale l’entrée du port depuis les hauteurs. À la différence du phare Saint-Louis, il reste en service actif et ne se visite pas.
Ce mont est lui-même un condensé du patrimoine sétois : à son sommet, le belvédère offre l’un des plus beaux panoramas du littoral, la chapelle Notre-Dame de la Salette veille sur les marins depuis le XIXe siècle, et le musée Paul Valéry surplombe le cimetière marin cher au poète. Deux phares, deux époques, deux fonctions, mais une même histoire : celle d’une ville qui, depuis 1666, se lit d’abord par sa relation à la mer.









