Sous la surface calme de la lagune de Thau vit un animal si discret que beaucoup d’habitants du bassin ignorent le partager avec lui. L’hippocampe moucheté, ce petit cheval marin dressé à la verticale, y forme pourtant l’une des populations les plus remarquables de toute la Méditerranée. Fragile, protégé, minutieusement étudié, il est devenu l’emblème vivant d’une mer intérieure dont il raconte, à sa manière silencieuse, la bonne ou la mauvaise santé. Voici l’histoire d’un poisson pas comme les autres, et de la lagune qui l’abrite entre Bouzigues, Mèze et Sète.
Un cheval marin dans une mer intérieure
Son nom scientifique est Hippocampus guttulatus, l’hippocampe moucheté ou hippocampe à museau long. C’est bel et bien un poisson, malgré sa silhouette déroutante : tête chevaline inclinée, corps annelé couvert de plaques osseuses, museau en tube et queue préhensile qui s’enroule autour des herbes comme une main. Nageur médiocre, il se déplace lentement à l’aide d’une minuscule nageoire dorsale vibrante et préfère s’ancrer à un brin de végétation, immobile, guettant le zooplancton qu’il aspire d’un coup sec. Sa robe, piquetée de petits points clairs qui lui valent son nom, se teinte de brun, de vert ou d’ocre selon le décor, un camouflage précieux pour un animal aussi vulnérable. Chez les hippocampes, la reproduction réserve une surprise devenue célèbre : c’est le mâle qui porte la descendance, la femelle déposant ses œufs dans une poche ventrale où ils sont couvés jusqu’à l’éclosion. Dans la lagune de Thau, l’espèce fait partie des 16 espèces de poissons sédentaires qui vivent là toute l’année, aux côtés de la blennie paon ou du spirographe, sur les 88 espèces de poissons recensées dans ces eaux.
Les herbiers de zostères, royaume et refuge
Si l’hippocampe a élu domicile à Thau, c’est d’abord pour ses prairies sous-marines. La lagune cache l’un des plus vastes herbiers de zostères des côtes languedociennes, couvrant près d’un tiers de sa surface, soit quelque 2 400 hectares. Deux espèces s’y côtoient, Zostera marina et Zostera noltii, de longues herbes marines qui ondulent dans le courant et forment de véritables forêts immergées. Ces herbiers assurent une triple fonction de refuge, de garde-manger et de maternité : nurserie pour les juvéniles, zone de frayère, abri pour des dizaines d’espèces. L’absence de marées en Méditerranée leur offre des conditions idéales, une épaisseur d’eau constante qui les protège du gel et favorise leur maintien. Pour l’hippocampe, dont la queue a besoin d’un support où s’accrocher, ces prairies sont à la fois le lit, la cantine et la cachette. La santé des zostères et celle du cheval marin sont ainsi étroitement liées : là où l’herbier prospère, l’hippocampe se maintient.
Hippo-THAU, une science née dans la lagune
La population de Thau n’est pas ordinaire : elle est réputée être la plus grosse population connue de l’écotype lagunaire de Méditerranée. Cette singularité en fait un trésor scientifique, d’autant que l’espèce a longtemps été menacée. Il y a une vingtaine d’années encore, l’hippocampe était prélevé, séché et vendu comme porte-bonheur ou curiosité. Il est aujourd’hui protégé par la convention internationale CITES, qui encadre le commerce des espèces menacées. Pour mieux le connaître et le conserver, le programme Hippo-THAU a été lancé en 2005. Fondé sur la science participative, il a mobilisé jusqu’à 200 bénévoles par an, plongeurs et passionnés venus recenser et suivre les individus, et il est devenu le plus important programme scientifique français consacré à ces animaux. Cette aventure collective illustre à merveille l’esprit qui a valu à l’Archipel de Thau son label Green Destinations, une reconnaissance d’un territoire qui protège activement son patrimoine naturel.
Observer l’hippocampe sans le déranger
Apercevoir un hippocampe dans la lagune relève du privilège : il faut de la patience, un œil exercé et beaucoup de respect. La zone de Bouzigues, réputée pour sa biodiversité, reste l’un des secteurs où l’on peut espérer croiser l’un de ces habitants discrets au fil des herbiers. Pour comprendre l’écosystème avant de s’aventurer, le Musée de l’Étang de Thau, à Bouzigues, consacre une section à la faune de la lagune avec des aquariums d’espèces vivantes. Côté immersion douce, le sentier sous-marin de Mèze, sur la plage du Taurus, permet de découvrir masque et tuba la biodiversité méditerranéenne en famille, sans expérience préalable. Une simple promenade en bateau sur l’étang de Thau ou une visite guidée de la lagune offrent enfin un autre regard sur cette mer intérieure et ses trésors cachés. La règle d’or reste la même partout : garder ses distances, ne jamais saisir l’animal et le laisser accroché à son herbe.
Un emblème fragile à protéger
Derrière l’image attendrissante se cache une réelle vulnérabilité. L’hippocampe dépend entièrement de la qualité de l’eau et de la vigueur des herbiers, deux paramètres sensibles à la moindre perturbation. Les menaces sont connues : urbanisation croissante des rives, forte fréquentation touristique en été, risques de pollution et changement climatique qui modifie les conditions de vie des espèces. Pour préserver cet équilibre, la lagune bénéficie d’un classement Natura 2000 au titre des herbiers de l’étang de Thau, sous la gestion du Syndicat mixte du bassin de Thau, avec une surveillance constante de la qualité de l’eau. L’hippocampe joue ici un rôle d’espèce sentinelle : sa présence, ou son absence, en dit long sur l’état du milieu. Le protéger, c’est protéger tout l’écosystème dont dépendent aussi les huîtres, les moules et les innombrables attractions et richesses du Bassin de Thau. Emblème fragile, le petit cheval marin est ainsi devenu le meilleur ambassadeur de la lagune : veiller sur lui, c’est veiller sur elle.







