Le Caramentran, le carnaval qui se termine par un procès

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Dans les villages du Midi, le carnaval ne s’achevait pas sur un bal mais sur un procès. Au bout du cortège, un mannequin de chiffon et de paille comparaissait devant un tribunal improvisé, écoutait les griefs de tout le village, entendait sa condamnation et finissait sur le bûcher. Ce condamné avait un nom : le Caramentran. À Sète comme ailleurs en pays d’oc, sa sortie était l’un des grands moments de l’année, et à Agde on continue de le juger et de le brûler chaque année.

Carême entrant, ou d’où vient le nom

Le mot est une contraction de carême entrant, que l’on trouve aussi sous la forme carême prenant. Il désignait d’abord les trois jours gras, dimanche, lundi et mardi, qui précèdent le mercredi des Cendres et l’entrée dans les quarante jours de jeûne. C’étaient les derniers jours où l’on mangeait bien, au moment précis de l’année où les réserves d’hiver touchaient à leur fin.

L’orthographe varie d’une vallée à l’autre : caramentran, caramantran, carmentran, quaresmentrant. Ailleurs on l’appelle simplement Carnaval, ou paillasse, l’homme de paille, ce qui dit assez son rôle. Par glissement, le nom des jours gras a fini par désigner le personnage lui-même.

Un mannequin bourré de paille

Le Caramentran est une grande figure de chiffon montée à la main, le ventre rempli de paille, habillée de vieux vêtements dépareillés et de couleurs qui jurent. On le promène à travers les rues sur une charrette ou un brancard, au milieu des masques et des musiques, pendant que le cortège quête de maison en maison des œufs, de la farine et de quoi faire le repas du soir.

Rien dans son apparence n’est laissé au hasard. Plus il est ridicule, mieux il remplit son office, car ce pantin n’est pas là pour être admiré : il est là pour porter les fautes des autres.

Le procès, la sentence, le bûcher

Vient le moment du jugement. Le mannequin est attaché, le village fait cercle autour de lui, et chacun s’avance à son tour pour témoigner. On lui reproche tout ce qui a mal tourné depuis un an : les mauvaises récoltes, le gel, la sécheresse, les bêtes malades, les impôts trop lourds. Certains villages allaient jusqu’à lui imputer les infidélités conjugales.

Le Caramentran a droit à un avocat, mais tout le sel de la scène tient à ce que sa plaidoirie ne change rien : la sentence est écrite d’avance. L’accusateur public prononce la condamnation, et le pantin est brûlé sur la place, parfois noyé dans la rivière. Pendant que montent les flammes s’élève la complainte d’adieu au carnaval, Adiéu paure carnavau.

Ce théâtre a ses classiques. Une comédie burlesque en trois actes, le Procès de Caramentran, circulait déjà sous forme imprimée au début du XVIIIe siècle, preuve que le rituel était codifié bien avant d’être photographié.

À travers lui, c’est l’hiver qu’on juge

Derrière la farce, il y a une logique très ancienne, née d’une société paysanne suspendue au retour des beaux jours. Le Caramentran est un bouc émissaire : on rassemble sur une seule figure tout ce dont on veut se débarrasser, on le nomme à voix haute devant tout le monde, et on le brûle. Ce qui disparaît dans le feu, ce n’est pas un mannequin, c’est la mauvaise saison.

La mécanique est parente de celle des animaux totémiques du bassin de Thau, qui incarnaient eux aussi les peurs collectives du village. À une différence près, et elle est de taille : le totem, on le garde et on le ressort chaque année, tandis que le Caramentran, on le refait à neuf parce qu’on l’a brûlé.

Le Pierrou d’Agde, jugé deux fois par an

La tradition n’a rien d’un souvenir à Agde, où le condamné porte le nom de Pierrou. Le carnaval occitan et défilé du Pierrou part de l’école occitane La Calandreta Dagtenca, rue Brescou, et traverse le cœur de ville derrière le géant, entouré des caramantrans, du Cheval marin, l’animal totémique de la cité, et du Cavalet, au son des fanfares et des chants des enfants.

Le cortège s’achève sur le parvis du Moulin des Évêques. Ce sont les Calandrons, les élèves de l’école occitane, qui mènent le procès : accusateurs et défenseurs exposent tour à tour leurs arguments, le verdict tombe, et vient la cremaçon, la crémation du Pierrou, qui emporte avec lui les malheurs de l’année.

Particularité agathoise, le Pierrou est jugé deux fois par an : au carnaval occitan du printemps, et de nouveau lors de la Fête d’Agde, fin juillet, où il défile cette fois aux côtés des jouteurs.

Le Caramentran à la Pointe Courte

À Sète, la Pointe Courte avait sa sortie du Caramentran, et le quartier entier s’y retrouvait déguisé devant le bar. Jean Brunelin, qui a grandi dans ce village de pêcheurs de l’étang, en a conservé une photographie où l’on reconnaît la grosse tête de carnaval, le tambour, et des dizaines d’enfants et d’adultes costumés.

Il rappelle aussi la règle du jour : les hommes s’habillaient en femmes. Ce renversement est l’un des traits les plus constants du carnaval, où le temps d’une journée chacun prend la place de l’autre, avant que l’ordre ne revienne avec le carême.

Être habillé comme un caramentran

Le personnage a quitté beaucoup de places de village, mais il est resté dans la langue. Dans tout le Midi, dire de quelqu’un qu’il est habillé comme un caramentran, c’est se moquer gentiment de sa tenue mal assortie ou franchement ridicule. Beaucoup l’ont entendu de leurs parents sans jamais savoir qu’ils citaient un condamné du mercredi des Cendres.

C’est l’une de ces expressions qui survivent à la coutume qui les a fait naître, comme le vocabulaire occitan continue d’irriguer le français parlé autour de l’étang de Thau, souvent à l’insu de ceux qui l’emploient.

Question fréquemment posées

Un mannequin grotesque de chiffon et de paille, habillé de vieux vêtements dépareillés, que l’on promène dans les rues à la fin du carnaval avant de le juger lors d’un procès burlesque et de le brûler sur la place publique. Il porte tous les malheurs de l’année écoulée.
Il s’agit d’une contraction de carême entrant, ou carême prenant. Le mot désignait d’abord les trois jours gras, dimanche, lundi et mardi, qui précèdent le mercredi des Cendres et l’entrée en carême, puis il a fini par désigner le mannequin lui-même. On l’écrit aussi caramantran, carmentran ou quaresmentrant.
Parce qu’il sert de bouc émissaire. Le village lui reproche les mauvaises récoltes, le gel, la sécheresse, les bêtes malades ou les impôts trop lourds. À travers lui, c’est l’hiver et la mauvaise saison que l’on condamne, avant de repartir vers le printemps. Son avocat plaide, mais la sentence est écrite d’avance.
À Agde, où le mannequin s’appelle le Pierrou. Il est jugé puis brûlé lors du carnaval occitan du printemps, organisé par l’école La Calandreta Dagtenca et le comité des fêtes, et une seconde fois à la Fête d’Agde fin juillet, où il défile avec les jouteurs.
C’est l’un des traits les plus constants du carnaval, celui du monde à l’envers : le temps d’une journée, chacun prend la place de l’autre avant que l’ordre habituel ne revienne avec le carême. À la Pointe Courte, à Sète, la tradition voulait que les hommes sortent habillés en femmes.
C’est une expression familière du Midi qui se moque gentiment de quelqu’un vêtu de façon négligée, bizarre ou avec des couleurs mal assorties. Elle renvoie aux oripeaux du mannequin de carnaval, et elle a survécu bien après la coutume qui l’a fait naître.

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