Une voile venue du fond des âges
Sur l’étang de Thau comme sur le front de mer de Sète, il suffit d’un peu de vent et d’un triangle de toile qui se gonfle pour que resurgisse un geste millénaire. La voile latine désigne un gréement caractéristique de la Méditerranée : une voile triangulaire, hissée sur une antenne oblique portée par un mât court, qui permet de remonter au près sans les manœuvres complexes des grands voiliers carrés. Les historiens en discutent encore l’origine exacte, entre héritage arabe, byzantin ou directement issu de la navigation antique, mais tous s’accordent sur un point : ce gréement a équipé pendant des siècles l’essentiel de la flottille de pêche et de cabotage entre Gibraltar et le Levant. Dans le bassin de Thau, il a longtemps habillé les barques des pêcheurs et des petits caboteurs qui reliaient Sète, Marseillan et Mèze avant l’arrivée du moteur.
Barques catalanes, pointus et barquettes du bassin de Thau
Le terme de voile latine recouvre en réalité toute une famille d’embarcations traditionnelles. La barque catalane, avec sa proue relevée et sa coque ronde, servait à la pêche côtière depuis Sète jusqu’au Roussillon. Le pointu méditerranéen, plus effilé, et la barquette marseillaise complètent cette flottille patrimoniale aux côtés des sardinals et des canots voile-aviron. Ces bateaux de bois, construits à la main par des charpentiers de marine, racontent une économie entière : celle de la pêche artisanale qui alimentait encore récemment la Criée aux poissons de Sète, où les petits métiers de la mer débarquaient chaque jour poulpes, rougets et sardines. À Marseillan, cette mémoire maritime se prolonge dans des activités bien vivantes : L’Etoile de Thau IV, entreprise familiale créée en 1997, revendique elle-même un ancrage direct dans les traditions de la pêche et de la conchyliculture du bassin de Thau, hérité de générations de marins.
Les associations qui gardent la flamme
Ce patrimoine flottant aurait pu disparaître avec la généralisation des moteurs. Il survit grâce à des passionnés regroupés en associations de sauvegarde. La plus emblématique, Voile Latine de Sète et du Bassin de Thau, anime depuis plusieurs décennies le chantier naval traditionnel de la Plagette, où bénévoles et charpentiers restaurent d’anciennes coques promises à la casse. L’histoire de l’Albatros illustre bien ce travail de fourmi : ce bateau construit à Sète en 1955, offert à l’association par la famille de son constructeur, a connu une restauration complète (quille, membrures, gréement semi-latin, voiles cousues à la main) menée par une quarantaine d’adhérents, comme le racontait l’article consacré à sa remise à l’eau. Le chantier accueille aussi des vocations naissantes, à l’image du jeune charpentier de marine de Douarnenez venu s’y former, une transmission de savoir-faire entre régions maritimes françaises documentée dans cet article. Chaque année, les Journées Européennes du Patrimoine permettent au grand public de pousser la porte de ce chantier, comme lors de l’édition consacrée à la découverte du patrimoine maritime Voile Latine.
Les grands rendez-vous du bassin de Thau
La voile latine se donne surtout à voir lors de rassemblements qui rythment le calendrier maritime local. Le plus prestigieux reste Escale à Sète, tous les deux ans en avril : cette armada de bateaux du patrimoine, qui a récemment fêté son grand retour avec l’arrivée des premiers voiliers sur les quais, réunit chaque édition plus d’une centaine d’embarcations traditionnelles, des grands voiliers internationaux jusqu’aux modestes barques à voile latine des associations locales. Plus intimiste, la Fête des Voiles Latines, organisée par l’Association Quartier du Barrou à la base nautique Miaille-Munoz, propose chaque année des sorties gratuites en vieux gréements, en partenariat avec les associations Voile Latine de Sète et de Bouzigues. Sur l’autre rive de l’étang, Bouzigues accueille le Grand Barrutlatge, rassemblement des Voiles du Bassin de Thau qui réunit équipages et bateaux traditionnels venus du golfe du Lion et parfois de plus loin.
Voile latine et joutes languedociennes, deux cousines du même bassin
Sur l’eau du bassin de Thau, la voile latine cohabite avec une autre tradition nautique tout aussi vivante : les joutes languedociennes, sport séculaire où deux barques se font face avant que les jouteurs, perchés sur leur tintaine, ne s’affrontent à la lance. Le wiki consacré aux barques des joutes languedociennes détaille la construction de ces embarcations bien particulières, cousines de travail des barques à voile latine dans leur exigence de savoir-faire artisanal. À Mèze, ces joutes prennent chaque été la forme des tournois du Port de Mèze, où la Nouvelle Lance Mézoise perpétue elle aussi, à sa manière, l’attachement du bassin de Thau à ses traditions nautiques. Voile latine et joutes partagent la même source : des générations de gens de mer qui ont fait de leurs bateaux de travail des objets de fierté collective, aujourd’hui transformés en patrimoine vivant que Sète, Marseillan et Mèze continuent de faire naviguer.










