Sur l’étang de Thau, il existe une pêche que l’on ne voit jamais décharger ses caisses sur les quais de la grande Criée aux poissons de Sète. C’est la pêche lagunaire, celle du petit métier, pratiquée à quelques mètres du rivage par des barques qui sortent et rentrent le jour même. Une tradition plus discrète que les chalutiers et les thoniers du large, mais tout aussi ancienne, et qui façonne encore aujourd’hui le visage des ports de Sète, Mèze et Bouzigues.
Une pêche à part, différente de celle du large
Contrairement aux chalutiers qui partent plusieurs jours en mer et aux thoniers senneurs qui remontent vers Malte ou les Baléares, les petits métiers de l’étang travaillent avec de petites embarcations de 3 à 5 mètres, à la journée, entre la lagune et parfois la frange côtière la plus proche. Cette pêche raisonnée, marquée par la saisonnalité, cible des espèces bien précises de l’étang : daurades, loups, mulets et anguilles, selon les migrations et les saisons. Le poisson de mer, lui, continue de transiter par la criée sétoise, qui reste le passage obligé pour toute vente professionnelle, garantissant traçabilité et fraîcheur.
Des techniques occitanes transmises de génération en génération
Chaque méthode de pêche lagunaire porte un nom occitan, témoin d’un savoir-faire ancré dans le territoire. La capéchade (capejada) est un filet calé dans l’étang, composé de plusieurs nappes verticales qui interceptent le poisson au fil de ses déplacements. Le ganguy, ou filet bœuf, était tiré par deux barques qui rabattaient ensemble le poisson vers une poche commune. Le palangre, une ligne mère portant de nombreux hameçons appâtés, se cale en profondeur puis se relève quelques heures plus tard pour une pêche sélective. Enfin, les nasses, paniers en osier ou en grillage posés au fond avec un appât, restent une méthode ancestrale toujours utilisée pour capturer anguilles, crabes et poulpes : le poisson y entre facilement mais ne peut plus en ressortir.
Le boulietch, ou bouletchou, mérite une mention à part. Ce filet plombé, calé en arc de cercle depuis une barque à rames puis ramené à la force des bras jusqu’à la plage, s’est pratiqué jusque dans les années 1960. La technique a aujourd’hui quitté le quotidien des pêcheurs pour devenir un geste de mémoire, reconstitué localement lors de fêtes traditionnelles estivales qui font revivre l’ambiance des poissonnières et des pêcheurs en costume 1900.
Les hommes et les ports de la lagune
À Mèze, le petit métier se transmet de père en fils depuis des générations au départ du port de la ville. On y compte une dizaine de bateaux l’hiver, jusqu’à une quarantaine l’été : les pêcheurs partent vers 5 heures du matin et rentrent autour de 9 heures avec leurs prises du jour. L’Office de Tourisme de Mèze reste une bonne porte d’entrée pour qui veut découvrir cette identité maritime, entre pêche et conchyliculture, qui fait la fierté de la commune.
À Sète, la pêche lagunaire se joue notamment autour du quartier de la Pointe Courte, où les pêcheurs professionnels positionnent leurs filets à l’automne pour profiter de la migration des daurades qui quittent l’étang pour rejoindre la mer, un moment fort de convivialité et de transmission. À Marseillan, un peu plus loin sur la lagune, les pêcheurs pratiquent une activité mixte : anguilles, muges et daurades dans l’étang, sardines, anchois et loups en mer, selon les saisons et les ressources disponibles.
Pour qui souhaite s’essayer à la pêche dans l’étang en amateur, des sorties encadrées existent, comme celles proposées par SeteFishing à Sète, avec embarquement dès 10 ans et engagement pour une pêche durable.
Une ressource fragile, sous surveillance
La lagune de Thau partage son espace entre pêche et conchyliculture depuis plus d’un siècle, une cohabitation qui demande respect et concertation : les tables à huîtres occupent les zones profondes, les pêcheurs travaillent en périphérie. La cohabitation n’est pas toujours simple, la daurade royale affamée après sa reproduction en mer dévorant parfois les huîtres et les moules accrochées aux cordes des ostréiculteurs comme celles cultivées chez Conchy’Thau.
Moins de 200 pêcheurs professionnels travaillent aujourd’hui sur la lagune, contre plus de 900 autrefois. L’anguille, espèce emblématique de l’étang, s’est raréfiée et fait l’objet d’actions de reconstitution des stocks, tout comme la palourde européenne. Une fragilité qui donne d’autant plus de valeur à ce savoir-faire transmis.
Voir, comprendre et déguster la pêche lagunaire aujourd’hui
Le Musée de l’Étang de Thau, à Bouzigues, reste le meilleur point de départ pour comprendre cette histoire : maquettes de nacelles traditionnelles, outils anciens, filets, aquariums présentant la faune de l’étang. La visite retrace la vie quotidienne des pêcheurs et des conchyliculteurs depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui.
Côté assiette, le fruit de cette pêche se retrouve directement sur les étals : les poissonneries sétoises comme Piscatores, approvisionnées en circuit court par des pêcheurs de la famille, ou les meilleures poissonneries de Sète plus largement, proposent daurades et mulets de l’étang aux côtés des poissons de mer. La poutargue, ces œufs de mulet séchés surnommés le caviar méditerranéen, est sans doute le produit le plus emblématique issu directement de cette pêche lagunaire. Et pour prolonger la découverte sur l’eau, une sortie de pêche dans l’étang de Thau permet de comprendre concrètement ce que représentent ces 7 500 hectares pour les amateurs comme pour les professionnels.
Chaque été, des fêtes traditionnelles du bassin perpétuent la mémoire de ces gestes qui ont nourri des générations de familles du bassin de Thau.








